Le Shiji ouvre son chapitre sur les chevaliers errants par Han Fei : 儒以文亂法,而俠以武犯禁 — les lettrés troublent la loi par les lettres, les chevaliers en violent les défenses par les armes. C’est le soixante-quatrième chapitre des biographies ; celui du Livre des Han sur les mêmes hommes est le soixante-deuxième du sien. Le Livre des Han part de l’autre bout : une théorie des rangs et un verdict sur ceux qu’il va décrire. Les deux gardent trois figures au centre : Zhu Jia, Ju Meng et Guo Jie (朱家、劇孟、郭解). L’un défend avant de juger, l’autre juge d’abord et concède ensuite leurs qualités. Les versions sont tenues séparées.

Deux ouvertures

Le Shiji commence par Han Fei et par deux hommes des ruelles, Ji Ci et Yuan Xian, qui lisaient des livres et gardaient une intégrité solitaire, furent moqués de leur temps et moururent dans des pièces nues ; quatre cents ans plus tard leurs disciples se souvenaient encore d’eux. Puis sa thèse : 今遊俠,其行雖不軌於正義,然其言必信,其行必果,已諾必誠,不愛其軀,赴士之阨困,既已存亡死生矣,而不矜其能,羞伐其德,蓋亦有足多者焉 — leur conduite ne suit peut-être pas la justice stricte, mais ils tiennent parole, achèvent ce qu’ils entreprennent, ne ménagent pas leur corps, vont à l’homme dans la détresse et, l’ayant sauvé, ne s’en vantent pas : il y a beaucoup à en estimer. C’est l’argument du chapitre, la voix de Sima Qian. Il ajoute le proverbe 竊鉤者誅,竊國者侯,侯之門仁義存.

Le Livre des Han argumente par l’autre bout. 古者天子建國,諸侯立家,自卿大夫以至于庶人各有等差,是以民服事其上,而下無覬覦 — jadis chaque rang avait sa place, le peuple servait ceux d’en haut et nul d’en bas ne levait les yeux d’ambition ; Confucius disait 天下有道,政不在大夫. Quand les Zhou déclinèrent, le rituel et la guerre passèrent aux seigneurs, puis le pouvoir aux ministres, puis à leurs intendants ; les quatre seigneurs des Royaumes combattants 皆藉王公之勢,競為遊俠,雞鳴狗盜,無不賓禮, jusqu’à 背公死黨之議成,守戰奉上之義廢矣. Puis le verdict : 況於郭解之倫,以匹夫之細,竊殺生之權,其罪已不容於誅矣…殺身亡宗,非不幸也. C’est Ban Gu, contredisant le Shiji dès la première page.

Zhu Jia

Zhu Jia était un homme de Lu de la génération du Fondateur. 魯人皆以儒教,而朱家用俠聞 — Lu était connu pour ses lettrés, Zhu Jia pour sa chevalerie. 所藏活豪士以百數 : les hommes hardis qu’il cacha et garda en vie allaient à cent. 振人不贍,先從貧賤始 ; 家無餘財,衣不完采,食不重味,乘不過軥牛 ; 諸所嘗施,唯恐見之 — ce qu’il donnait, il craignait qu’on le vît. Et le cas que le chapitre nomme : 既陰脫季布將軍之阸,及布尊貴,終身不見也 — il tira le général Ji Bu du danger et ne le revit jamais une fois Ji Bu monté. 自關以東,莫不延頸願交焉. Le Livre des Han reprend le paragraphe avec des variantes — 所臧活, 飲其德, 衣不兼采 — imprimées à côté, non corrigées.

Ju Meng

Ju Meng était de Luoyang. 周人以商賈為資,而劇孟以任俠顯諸侯 : les hommes de Zhou vivaient de commerce, et Ju Meng était connu des seigneurs pour sa chevalerie. Dans la révolte de Wu et Chu, 條侯為太尉,乘傳車將至河南,得劇孟,喜曰:「吳楚舉大事而不求孟,吾知其無能為已矣。」 — le marquis de Tiao, grand commandant, le trouva en route et dit : Wu et Chu soulèvent une grande affaire sans demander Meng, ils ne peuvent rien. 天下騷動,宰相得之若得一敵國云. Il ressemblait beaucoup à Zhu Jia, 而好博,多少年之戲 — il aimait le jeu de bo, passe-temps des jeunes ; à la mort de sa mère 自遠方送喪蓋千乘, et à sa mort 家無餘十金之財. Le Livre des Han a 大將軍得之若一敵國 et 家無十金之財.

Guo Jie

Guo Jie était de Zhi dans le Henei, de style Wengbo, 善相人者許負外孫也 — petit-fils de Xu Fu, qui lisait les visages ; son père fut exécuté pour chevalerie sous l’empereur Wen. 解為人短小精悍,不飲酒 — petit, sec et dur, et il ne buvait pas. 少時陰賊,慨不快意,身所殺甚眾 ; 以軀借交報仇,藏命作姦剽攻,不休及鑄錢掘冢 ; 適有天幸,窘急常得脫,若遇赦. Puis le tournant : 及解年長,更折節為儉,以德報怨,厚施而薄望, et 既已振人之命,不矜其功,其陰賊著於心,卒發於睚眦如故云 ; 而少年慕其行,亦輒為報仇,不使知也.

Trois épisodes le portent. Le fils de sa sœur, fort de son pouvoir, força à boire un homme qui ne pouvait pas ; celui-ci tira un couteau, le tua et s’enfuit ; la sœur jeta le corps sur la route sans l’enterrer, pour le couvrir de honte ; le meurtrier vint de lui-même et dit la vérité, et 解曰:「公殺之固當,吾兒不直。」 — tu as bien fait de le tuer, mon garçon était dans son tort — et il le laissa partir, blâma le fils de sa sœur et l’enterra. Un homme, le voyant passer, s’assit jambes écartées et le regarda ; un invité voulut le tuer, et 解曰:「居邑屋至不見敬,是吾德不脩也,彼何罪!」 — vivre dans le même quartier sans être respecté, c’est ma vertu qui n’est pas cultivée ; quel crime a-t-il ? Il demanda en secret au clerc d’épargner à cet homme sa corvée ; l’homme l’apprit et vint torse nu s’excuser. Deux familles de Luoyang se haïssaient et une douzaine de sages n’avaient pu les réconcilier ; il y alla la nuit, elles cédèrent, et 解曰:「今子幸而聽解,解奈何乃從他縣奪人邑中賢大夫權乎!」 — si vous m’écoutez, comment pourrais-je ôter aux hommes de bien de votre ville leur autorité ? Il partit cette nuit et laissa les notables locaux régler l’affaire.

Puis le déplacement. 及徙豪富茂陵也,解家貧,不中訾,吏恐,不敢不徙 — on déplaçait les riches à Maoling ; Guo Jie était pauvre et n’atteignait pas le seuil, mais le clerc n’osa pas l’en exclure. Le général Wei plaida pour lui, et 上曰:「布衣權至使將軍為言,此其家不貧。」 Il partit, et 諸公送者出千餘萬. Un clerc de Zhi, le fils de Yang Jizhu, l’avait porté sur la liste ; le neveu de Guo Jie trancha la tête du clerc, et les deux familles devinrent ennemies. Dans la passe, 關中賢豪知與不知,聞其聲,爭交驩解. Yang Jizhu fut tué, et l’homme qui porta la pétition de sa famille fut tué sous la porte du palais. L’empereur fit arrêter Guo Jie ; il s’enfuit, et 臨晉籍少公素不知解,解冒,因求出關 — Ji Shaogong le fit passer, et quand la trace l’atteignit il se tua. Pris enfin, 窮治所犯,為解所殺,皆在赦前 — tous les meurtres étaient avant une amnistie. Un lettré dit 郭解專以姦犯公法,何謂賢 ; un invité de Guo Jie le tua et lui coupa la langue ; Guo Jie n’en savait rien, et le meurtrier ne fut jamais trouvé. 御史大夫公孫弘議曰:「解布衣為任俠行權,以睚眥殺人,解雖弗知,此罪甚於解殺之。當大逆無道。」 遂族郭解翁伯.

Deux verdicts

Le Shiji finit par son auteur : 吾視郭解,狀貌不及中人,言語不足採者。然天下無賢與不肖,知與不知,皆慕其聲,言俠者皆引以為名。諺曰:「人貌榮名,豈有既乎!」於戲,惜哉! — d’apparence au-dessous du commun, rien à retenir dans ses paroles, et pourtant le monde entier, digne ou non, le connaissant ou non, admirait son nom, et tout homme qui parlait de chevaliers le citait. C’est la voix de Sima Qian à la fin du chapitre.

Le Livre des Han a placé son verdict en tête, et c’est une échelle : 五伯,三王之罪人也;而六國,五伯之罪人也。夫四豪者,又六國之罪人也 — chaque âge pire que le précédent, et Guo Jie le pire ; cela finit 殺身亡宗,非不幸也. Là où le Shiji ferme sur 惜哉, le Livre des Han ferme sur « nul malheur ». Les choix diffèrent aussi : le Shiji dit 古布衣之俠,靡得而聞已, traite les quatre seigneurs comme une autre espèce — 比如順風而呼,聲非加疾,其勢激也 — et commence les chevaliers du peuple avec Zhu Jia ; le Livre des Han intègre les quatre seigneurs comme prédécesseurs de Guo Jie et continue après lui jusqu’à Lou Hu et Chen Zun sous les empereurs Cheng et Wang Mang. De l’argent des chevaliers et de leurs réseaux locaux les pages disent peu, et rien n’est ajouté ; ni une théorie générale du 俠義 n’est offerte — les deux chapitres ne s’accordent pas, et ce désaccord est le sujet.

À lire aussi : Le dieu des Shang : qui envoie le bonheur et le malheur · Les champs des Yin : soixante-dix mu, un champ public et le millet · Prier pour la pluie : le rite de Dong Zhongshu et le doute de Wang Chong

Sources et lectures complémentaires

  1. 《史记》卷一百二十四·游侠列传(西汉司马迁撰;维基文库本,页面白文无注,未与中华书局点校本复核) — Sima Qian's chapter: it opens from Han Fei's line that scholars disorder the law with letters and knights break it with arms, then argues that the wandering knights, though their conduct may not follow strict justice, keep their word and do not boast of what they give, and quotes the proverb about stealing a buckle and stealing a state. Zhu Jia of Lu is described as hiding and keeping alive a hundred bold men while having no surplus wealth and never meeting Ji Bu again after secretly saving him; Tian Zhong, Wang Meng, and the great houses of Jinan and Chen follow; Ju Meng of Luoyang is worth 'a rival state' to the chancellor during the Wu-Chu revolt, with a thousand carriages at his mother's funeral and no ten jin of gold at his death. Guo Jie's life is given in detail — his father's execution, his violent youth, the change to frugality, the three episodes (the sister's son, the sprawling man, the Luoyang feud), the move to Maoling, the killings, the flight, and the chief censor Gongsun Hong's verdict that destroys his clan. The chapter closes with the Grand Historian's own words and 惜哉.
  2. 《汉书》卷九十二·游侠传(东汉班固撰;维基文库本,页面白文无注,未与中华书局点校本复核) — Ban Gu's chapter on the same theme, written the other way round: it opens with a theory of ranks, Confucius on government not lying with the ministers, the decline from Zhou through the lords and ministers to the four lords of the Warring States, and then a verdict that a commoner like Guo Jie who 'steals the power of life and death' cannot be pardoned, though his gentleness and generosity were exceptional — to die and have his clan destroyed 'was no misfortune'. The lives of Zhu Jia, Tian Zhong, Ju Meng and Guo Jie follow with variant readings, and the chapter continues past the Shiji: Wan Zhang, Lou Hu, Chen Zun and Yuan She, down to the families of the Wang empresses under Emperor Cheng and the men who led the knights under Wang Mang.