Deux banquets, une charge. L'homme tient en six caractères : 剛直使酒,不好面諛 — dur et droit, hardi sous le vin, flatteur pour personne en face. Au premier banquet il reçoit pour le compte d'un autre. Le chancelier promet de venir et ne vient pas ; Guan Fu attend jusqu'à midi (至日中,丞相不來), va le chercher en voiture, et finit par se lever pour danser et inviter le chancelier à le suivre, ce que le chancelier ne fait pas. Ce banquet finit 極驩而去, l'hôte buvant jusqu'à la nuit et rentrant fort gai — et aucune charge. Le second a lieu sur décret de l'impératrice douairière ; aux toasts, toute la compagnie quitte sa natte et se prosterne pour un homme, et pour le suivant ne fait que se soulever à demi. Guan Fu jure, et la charge suit : 劾灌夫罵坐不敬 — mis en cause pour avoir juré tout en restant assis, manquant de respect. Entre la faute de manières et la charge, il n'y a rien. Les deux histoires n'ont pas les mêmes mots pour la scène, et ces mots sont ici côte à côte, aucun préféré.
L'homme en six caractères
Le Shiji commence par les six : 灌夫為人剛直使酒,不好面諛. Il a deux visages : 貴戚諸有勢在己之右,不欲加禮,必陵之;諸士在己之左,愈貧賤,尤益敬,與鈞 — aux puissants au-dessus de lui, aucune courtoisie, il lui faut les fouler ; à ceux d'en dessous, plus ils sont pauvres, plus il les respecte, à égalité. Il 不喜文學,好任俠,已然諾, n'aime pas les lettres, aime la chevalerie errante et tient ses promesses ; ses fréquentations 無非豪桀大猾, rien que des hommes forts locaux et des aigrefins ; sa maison 家累數千萬,食客日數十百人, des dizaines de millions de biens, une centaine de clients par jour ; parents et clients 為權利,橫於潁川, trafiquent de son nom et font les arrogants à Yingchuan.
Les enfants de Yingchuan font de la fortune de la famille une chanson : 潁水清,灌氏寧;潁水濁,灌氏族 — quand la Ying est claire, les Guan sont en paix ; quand elle est trouble, les Guan sont exterminés. Une chanson locale, non un verdict. Avec le marquis de Weiqi il 相為引重,其游如父子然, les deux se soutenant et marchant ensemble comme père et fils, si proches qu'ils 恨相知晚也, regrettent seulement de ne pas s'être connus plus tôt. Les deux hommes ont des dettes : Guan Fu a Yingchuan ; Tian Fen a ses comptes — la terre demandée, l'argent de Huainan. Ce n'est pas un couple du loyal et du scélérat.
Premier banquet : l'invité qui n'est pas venu
Le premier banquet commence par une remarque que personne ne prenait au sérieux. Guan Fu, en deuil, rend visite au chancelier Tian Fen, qui 從容曰:吾欲與仲孺過魏其侯 — dit de loisir qu'il aimerait aller avec lui chez le marquis de Weiqi ; 從容, « de loisir », est le mot qui compte. Guan Fu le prend au mot et lui demande de 旦日蚤臨, de venir tôt le lendemain. Chez l'autre, on 益市牛酒,夜灑埽,早帳具至旦 — achète bœuf et vin, balaie et lave toute la nuit, tout prêt avant l'aube — et 平明,令門下候伺, on envoie la maison guetter la route au point du jour.
Puis cinq caractères : 至日中,丞相不來 — à midi le chancelier n'était pas venu. Guan Fu y va lui-même en voiture. Le chancelier 尚臥, encore au lit, et ne s'excuse qu'alors — 鄂謝 dans le Shiji, 悟,謝曰 dans le Hanshu — 吾昨日醉,忽忘與仲孺言, j'étais ivre hier et j'ai oublié. Il vient, et 又徐行, va de nouveau lentement, et Guan Fu 愈益怒, plus en colère encore. Quand le vin est chaud il 起舞屬丞相,丞相不起, se lève pour danser et invite le chancelier à suivre, et le chancelier ne se lève pas ; alors il 從坐上語侵之 (le Hanshu : 徙坐), lui parle depuis sa natte. L'hôte l'entraîne et s'excuse ; le chancelier lui-même 卒飲至夜,極驩而去, boit jusqu'à la nuit et part fort gai. Aucune charge.
Second banquet : les toasts
Le second banquet est d'une autre sorte : 夏,丞相取燕王女為夫人,有太后詔,召列侯宗室皆往賀 — le chancelier épouse la fille du prince de Yan, et un décret de l'impératrice douairière appelle tous les marquis et gens du clan à le féliciter ; ce n'est pas une fête privée. Guan Fu ne veut pas y aller — 夫數以酒失得過丞相, j'ai déjà offensé le chancelier par le vin — et le marquis de Weiqi dit 事已解, c'est arrangé, et 彊與俱, l'emmène de force. Puis les toasts : 武安起為壽,坐皆避席伏 — le chancelier se lève pour porter un toast et toute la compagnie quitte sa natte et se prosterne ; 魏其侯為壽,獨故人避席耳,餘半膝席 — pour le marquis de Weiqi seuls les vieux amis quittent leur natte, les autres se soulèvent à demi. 灌夫不悅, il est mécontent.
Il se lève pour verser à la compagnie. Au chancelier : 武安膝席曰:不能滿觴 — à demi soulevé sur sa natte, il dit qu'il ne peut remplir la coupe ; Guan Fu est furieux et 嘻笑, rit en répondant 將軍貴人也,屬之, vous êtes un noble homme, à votre tour (le Hanshu : 畢之, finissez-la). Au marquis de Linru, qui 方與程不識耳語,又不避席 — chuchote avec Cheng Bushi et ne quitte pas non plus sa natte — il a 無所發怒, nulle part où mettre sa colère, et jure : 乃效女兒呫囁耳語, se conduire comme une fille qui chuchote (le Hanshu : 女曹兒, comme une bande de filles). Comme on lui demande, puisque Cheng et Li gardent les palais de l'est et de l'ouest, s'il ne devrait pas penser au général Li, il répond 今日斬頭陷匈,何知程李乎 — aujourd'hui je pourrais fendre mon crâne et l'enfoncer dans ma poitrine ; que me font Cheng et Li ? (le Hanshu : 穴匈, trouer la poitrine). La compagnie 起更衣,稍稍去, se lève pour se soulager et s'éclipse peu à peu ; le marquis de Weiqi sort et 麾灌夫出, fait signe à Guan Fu de sortir (le Hanshu : 戲夫).
La charge : jurer tout en restant assis
La charge se construit par étapes. Le chancelier dit 此吾驕灌夫罪 — voilà le crime de l'avoir gâté, mettant la faute sur son propre laxisme — et fait 令騎留灌夫, des cavaliers retiennent Guan Fu, qui 欲出不得, ne peut sortir. Jifu se lève pour s'excuser et 案灌夫項令謝, lui presse la nuque pour le faire s'excuser ; 夫愈怒,不肯謝, il est plus furieux et refuse (le Hanshu : 不肯順). Alors 武安乃麾騎縛夫置傳舍 — des cavaliers le ligotent et le mettent au relais (le Hanshu : 戲騎) — et l'on appelle le grand secrétaire. D'abord on fixe l'occasion : 今日召宗室,有詔 — aujourd'hui les gens du clan ont été convoqués, par décret. Puis la charge : 劾灌夫罵坐不敬,系居室 — mis en cause pour avoir juré tout en restant assis, manquant de respect, détenu à la 居室. Quatre caractères, et jamais la formule plus forte. Ce n'est qu'ensuite que 遂按其前事, on reprend ses affaires antérieures, et tout le clan 皆得棄市罪, tous condamnés à l'exécution au marché.
Le marquis de Weiqi tente de le sauver. Sa femme dit 與太后家忤,寧可救邪, s'opposer à la famille de l'impératrice douairière, comment le sauver ? Il répond 侯自我得之,自我捐之,無所恨。且終不令灌仲孺獨死,嬰獨生, le marquisat, je l'ai eu moi-même et je le rendrai moi-même, sans regret ; et jamais je ne laisserai Guan Zhongru mourir seul tandis que je vivrais. Il 竊出上書, fait sortir en secret un mémoire, y voit 醉飽事,不足誅, une affaire de vin et de ventre plein, pas de quoi exécuter, et l'empereur dit 東朝廷辯之, que la cour de l'Est en débatte. Là Han Anguo dit oui aux deux : 爭杯酒,不足引他過以誅也,魏其言是也, une querelle pour une coupe de vin, pas de raison d'aller chercher d'autres fautes pour exécuter, ce que dit Weiqi est juste ; mais aussi 枝大於本,脛大於股,不折必披, quand la branche dépasse le tronc et le tibia la cuisse, il faut casser ou fendre, et 丞相言亦是, ce que dit le chancelier est juste aussi ; 唯明主裁之, que le sage souverain tranche. Ji An est clairement pour Weiqi ; Zheng Dangshi l'est aussi, puis 不敢堅對, ne tient pas ; 餘皆莫敢對, les autres ne disent rien. L'empereur s'emporte : 局趣效轅下駒, un homme recroquevillé comme un poulain sous le joug. L'impératrice douairière refuse de manger : 皆魚肉之矣, on les a tous hachés comme chair à pâté.
Deux charges de manque de respect, et deux textes
La fin vient vite. 五年十月,悉論灌夫及家屬 — la cinquième année, dixième mois, Guan Fu et sa maison sont tous condamnés ; le marquis de Weiqi est exécuté pour 矯先帝詔, avoir forgé un testament impérial. Ce printemps Tian Fen tombe malade et 專呼服謝罪, appelle sans cesse des excuses ; l'exorciste voit 見魏其、灌夫共守,欲殺之, les deux montant la garde et voulant le tuer ; 竟死, il meurt. Le Hanshu est plus complet : 一身盡痛,若有擊者, tout le corps douloureux comme sous des coups, et 笞欲殺之, le fouetter pour le tuer. Puis le second manque de respect, dans le Shiji seul : 元朔三年,武安侯坐衣襜褕入宮,不敬 ; le Hanshu porte 元朔中有罪免, privé du fief, et n'a pas 不敬. Le dernier mot de l'empereur : 使武安侯在者,族矣, si le marquis de Wu'an vivait encore, ce serait l'extermination du clan.
Dix différences dans cette scène, côte à côte et non tranchées : 屬之 / 畢之 ; 臨汝侯 / 臨汝侯灌賢 ; 女兒 / 女曹兒 ; 陷匈 / 穴匈 ; 麾灌夫出 / 戲夫 ; 麾騎 / 戲騎 ; 不肯謝 / 不肯順 ; 鄂謝 / 悟,謝曰 ; 從坐上 / 徙坐 ; 專呼服謝罪 / 一身盡痛,若有擊者. Les cadres diffèrent aussi : le Shiji 107 joint Dou Ying et Tian Fen, avec Guan Fu attaché ; le Hanshu 52 est une biographie de quatre hommes avec Guan Fu dans une section à part. Limites : aucun mot de direction dans cette scène — ni est ni sud, aucune préséance de places ; seulement les quatre mouvements, donc on lit une amplitude, non un ordre des places. Aucune page ne donne les plats, la salle ou un âge, et aucune n'est lue comme de la politique Han ni comme un procès de caractère. Ce site a écrit sur les quatre orientations du banquet de Hongmen, sur les rites du banquet d'un prince et sur le partage de la viande dans un quartier ; cette pièce lit une faute de manières devenue une charge.
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Sources et lectures complémentaires
- 《史記》卷一百七·魏其武安侯列傳第四十七(西漢司馬遷撰;維基文庫本,繁體白文,未與中華書局點校本複核) — A joint biography of Dou Ying and Tian Fen, with Guan Fu attached, and it holds the two banquets and the one charge. The six-character summary is 灌夫為人剛直使酒,不好面諛; to those above him 不欲加禮,必陵之, to those below 愈貧賤,尤益敬; his household had 家累數千萬,食客日數十百人, and 潁川兒 sang 潁水清,灌氏寧;潁水濁,灌氏族. The first banquet is all speed: the chancellor idly says 吾欲與仲孺過魏其侯, the household 益市牛酒,夜灑埽,早帳具至旦, watches from 平明, and 至日中,丞相不來; the chancellor 尚臥, says 吾昨日醉,忽忘與仲孺言, comes 又徐行, and when 夫起舞屬丞相,丞相不起, Guan Fu 從坐上語侵之; the party ends 極驩而去, with no charge. The second is all amplitude: after 太后詔,召列侯宗室皆往賀, 武安起為壽,坐皆避席伏, then 魏其侯為壽,獨故人避席耳,餘半膝席; at 武安 he hears 膝席曰不能滿觴, at 臨汝侯 (who 方與程不識耳語,又不避席) he curses 乃效女兒呫囁耳語; then 此吾驕灌夫罪, 籍福…案灌夫項令謝, 不肯謝, 武安乃麾騎縛夫置傳舍, 召長史曰:今日召宗室,有詔, and the charge itself: 劾灌夫罵坐不敬,系居室. The page contains no direction words (no 東向, 南向, 北向, 西向, 上坐, 下坐). Later: 韓安國's double answer (爭杯酒,不足引他過以誅也; 枝大於本,脛大於股,不折必披), 汲黯 and 鄭當時, the emperor's 局趣效轅下駒, the empress dowager's 皆魚肉之矣, 五年十月,悉論灌夫及家屬, 魏其's 矯先帝詔,罪當棄市, Tian Fen's death (專呼服謝罪…見魏其、灌夫共守,欲殺之), and 元朔三年,武安侯坐衣襜褕入宮,不敬.
- 《漢書》卷五十二·竇田灌韓傳第二十二(東漢班固撰;維基文庫本,繁體白文,頁面標 textquality 25%,未與中華書局點校本複核) — The same two banquets in a four-man collective biography (竇嬰、田蚡、灌夫、韓安國), with Guan Fu in a section of his own. The wording differs from the Shiji in at least ten places, kept side by side in the article and not adjudicated: 屬之/畢之; 臨汝侯/臨汝侯灌賢; 女兒/女曹兒; 陷匈/穴匈; 麾(灌夫出)/戲(夫); 麾騎/戲騎; 不肯謝/不肯順; 鄂謝/悟,謝曰; 從坐上語侵之/徙坐,語侵之; 專呼服謝罪/一身盡痛,若有擊者…謼服謝罪 (and 欲殺之/笞欲殺之). It keeps the same four-character charge, 劾灌夫罵坐不敬,繫居室. One further difference matters for the ending: where the Shiji has 元朔三年,武安侯坐衣襜褕入宮,不敬, this page has 子恬嗣,元朔中有罪免 — the second 不敬 is not in the Hanshu.




