En 1959, une équipe de l'Institut d'archéologie de l'Académie chinoise des sciences a ouvert une tombe aux portes d'Anyang (安阳), dans le Henan, et en a retiré 192 objets. Parmi eux, des figurines de porcelaine blanche représentant des officiers civils et militaires, plus grandes et plus finement ouvragées que le reste du mobilier funéraire, et une bête gardienne de tombe (镇墓兽) posée à côté d'elles.
Ce qu'un général a emporté sous terre
L'homme de la tombe s'appelait Zhang Sheng (张盛) : zhenglu jiangjun (征虏将军, « général qui soumet les Barbares ») et zhongsan dafu (中散大夫), un titre honorifique de cour. Il est mort à 93 ans, après avoir servi cinq dynasties d'affilée : Wei du Nord, Wei de l'Est, Qi du Nord, Zhou du Nord et Sui. La tombe est datée avec certitude du début des Sui, ce qui en fait un point d'ancrage pour dater d'autres objets, et elle a livré plus de figurines en terre cuite des Sui que n'importe quelle autre tombe : une escorte cérémonielle, des guerriers, des commis d'accompagnement, des servantes, des musiciennes danseuses, un moine et des modèles d'ustensiles domestiques.
Le chiffre demande une réserve. La tombe a été fouillée en 1959, mais seule une brève notice a paru, dans Kaogu (《考古》) 1959 no 10 ; un rapport de fouille complet n'a toujours pas été publié. Le volume paru en mai 2025, préparé par une équipe de recherche du musée du Henan, est à ce jour la publication la plus complète. Et les 192 objets sont du mobilier funéraire, non les biens d'un foyer : une tombe est une mise en scène que quelqu'un a composée, non l'inventaire d'une vie.
Un foyer qui s'efforçait de ne rien devoir à l'extérieur
Le Yan shi jia xun (《颜氏家训》, les Instructions familiales du clan Yan) a été écrit vers le début des Sui par Yan Zhitui (颜之推), un lettré qui avait servi les Qi du Nord et vécu jusqu'à la dynastie nouvelle ; l'essentiel de ce qu'il décrit est la vie du Nord telle qu'il s'en souvenait. Son chapitre sur la conduite du foyer part des principes : « Le fondement de la vie du peuple, c'est de manger de ce qu'on sème et de se vêtir de mûrier et de chanvre. » Les légumes viennent du potager, les poulets et les porcs de l'enclos, et « poutres et outils, bois de feu et chandelles : rien de tout cela qui ne soit chose plantée et cultivée ». Une famille qui tient son ouvrage, dit-il, peut fermer sa porte et avoir ce qu'il lui faut, « sauf qu'aucun foyer n'a de puits à sel ».
Il trace ensuite une ligne entre les deux moitiés du pays : la coutume du Nord, dit-il, est de vivre chichement et de faire suffire vêtements et nourriture, tandis que le luxe du Sud, le plus souvent, n'y atteint pas. Mais il importe de savoir qui parle. Yan est un lettré de lignée, un moraliste qui écrit des instructions pour ses fils : la phrase est une prescription autant qu'une description, et le puits à sel qui manque est l'aveu que même un foyer autosuffisant comme les siens se tenait encore à l'intérieur d'un marché.
Quinze pièces par tête, un gobelet pour un gendre
Le même chapitre contient le chiffre le plus concret de l'histoire sociale des Sui. Un commandant de Ye (邺), la capitale du Nord, amassait sans relâche : il entretenait 800 serviteurs et jurait d'atteindre un millier. « Matin et soir, la nourriture de chacun était calculée à quinze pièces », et quand des voyageurs arrivaient, il n'y avait rien à ajouter. Après son exécution et la confiscation de ses biens, l'inventaire mentionnait une pièce pleine de sandales de chanvre et plusieurs entrepôts de vêtements usés, outre des trésors sans nombre.
Il y a aussi l'avare de Nanyang (南阳). Son gendre vint lui présenter ses vœux après le solstice d'hiver ; l'hôte servit un gobelet de bronze de vin et quelques morceaux de venaison. Le gendre, blessé de la parcimonie, vida le gobelet d'un trait. L'hôte, interdit, en fit apporter deux fois de plus ; puis il reprocha à sa fille : « Ce garçon aime le vin, voilà pourquoi vous êtes toujours pauvres. » À sa mort, ses fils se disputèrent les biens et l'aîné tua le cadet.
Sur le mariage, Yan est amer. « Ces temps-ci, se marier en est venu à signifier vendre une fille pour percevoir des biens et acheter une épouse avec de la soie, comparer les grands-pères et marchander une fraction », écrit-il, si bien que cela n'est « pas différent du marché ». C'est une plainte sur une mode, non un tarif, et elle vient d'un homme qui désapprouvait cette mode.
Les quinze pièces ne doivent pas devenir un prix des Sui. Le chiffre est ce qu'un grand personnage des Qi du Nord accordait par tête et par jour à son foyer, noté dans un récit postérieur. La pièce elle-même est mieux documentée. Les Sui frappèrent une nouvelle pièce de cinq zhu (五铢), dont mille pesaient quatre jin (斤) deux liang (两) ; le métal devait être allié à l'étain et au plomb ; et la frappe privée fut si tenace que la cour ordonna aux échoppes de la capitale et des provinces d'afficher une pièce type sur un panneau et de refuser tout ce qui n'y correspondait pas. Même le compte de quinze était le compte d'une pièce que l'État cherchait encore à uniformiser.
La feuille d'impôt d'un homme adulte
Le Suishu (《隋书》), compilé sous les Tang, expose le mécanisme dans son traité de l'alimentation et de la monnaie (食货志). Cinq familles formaient un bao (保), cinq bao un lü (闾), quatre lü un zu (族), chacun avec son chef. Les âges étaient classés : jusqu'à trois ans huang (黄), jusqu'à dix xiao (小), jusqu'à dix-sept zhong (中), dix-huit et plus ding (丁), adulte, imposable et astreint aux corvées ; à soixante ans, l'homme devenait lao (老), vieux, et libéré. Venait ensuite la note d'un ding, ou plus exactement d'un « lit », le couple marié qui formait une unité fiscale : trois shi (石) de millet ; sur terre à mûriers, une pièce de soie unie avec trois liang de bourre de soie ; sur terre à chanvre, un duan (端, une pièce d'étoffe) avec trois jin de chanvre. Un homme seul, ou un esclave, payait la moitié.
En 583, les conditions furent allégées : la corvée passa de douze tours par an à vingt jours, et la redevance de soie d'une pièce à deux zhang (丈). Le grenier communautaire, le yicang (义仓), fut fondé en 585 ; la levée en trois grades vint plus tard : un édit de 596 ordonna « que les greniers de village soient taxés selon les trois grades, supérieur, moyen et inférieur », jusqu'à un shi pour le grade supérieur, sept dou (斗) pour le moyen, quatre dou pour l'inférieur. On comptait les gens autant que l'étoffe. Lors de la grande recherche et inspection, le da suo mao yue (大索貌阅), les fonctionnaires vérifièrent les visages sur les registres et déportèrent les chefs de village dont les chiffres étaient faux ; l'opération ajouta 443 000 hommes adultes et 1 641 500 personnes nouvellement inscrites. Ce sont les résultats d'une seule inspection, non la population du pays.
Le même chapitre tient aussi le compte que l'État dressait de ce qu'il pouvait exiger. Le canal Guangtong (广通渠), creusé par les ingénieurs de Yu Wenkai (宇文恺) pour amener vers l'est l'eau de la Wei, de Daxing (大兴) à Tongguan (潼关), courait sur plus de trois cents li (里). La capitale de l'Est, à Luoyang (洛阳), fut bâtie avec deux millions de travailleurs par mois. Et le portrait que le chapitre trace de l'empereur fondateur mérite d'être lu pour son ton : les femmes du palais portaient des vêtements lavés et relavés, le char impérial était raccommodé plutôt que remplacé, ses repas ne dépassaient pas un plat de viande, et un fonctionnaire qui livra du gingembre dans un sac de toile fut tancé pour prodigalité. C'est là le portrait que les historiens des Tang ont laissé de lui, une image morale plutôt qu'une facture.
Ce qui manque à chacun des trois comptes
Il n'existe pas, pour les Sui, d'équivalent du Dongjing Meng Hua Lu (《东京梦华录》, « Souvenirs du rêve de la capitale de l'Est »), ni aucun récit rue par rue, heure par heure, d'une ville qui s'éveille, commerce et ferme. On n'a ni dimensions de maisons ni prix des denrées pour les foyers ordinaires. Les trois documents réunis ici appartiennent à trois personnes différentes : le mobilier funéraire d'un général, les règles et le budget vivrier d'une famille de notables, et un code fiscal qui énonce ce qu'un foyer standard devait, non ce qu'un foyer a réellement payé. On ne peut pas les mettre bout à bout pour en faire une seule journée sous les Sui. Ce qu'ils peuvent, c'est montrer à quelle distance les trois comptes se tenaient l'un de l'autre.
Sources et lectures complémentaires
- 魏徵等《隋書》卷二十四·食貨志(Wei Zheng et al., Book of Sui, juan 24, "Food and Money") — Tang-compiled treatise: household units of five families, age grades huang/xiao/zhong/ding/lao, one 'bed' owing three shi of millet plus a bolt of silk tabby with three liang of floss or a duan of hemp cloth with three jin of hemp, twenty days of labour after 583, the graded community granary, the great search and inspection that added 443,000 adult males and 1,641,500 mouths, the Guangtong Canal of over three hundred li, two million labourers a month at the Eastern Capital, the Sui five-zhu coin at a thousand to four jin two liang, boards of sample coins posted at market stalls, and the frugal habits attributed to Emperor Wen.
- 顏之推《顏氏家訓》卷第一·治家(Yan Zhitui, Family Instructions of the Yan Clan, juan 1, "Household Management") — Gentry household manual, written around the start of the Sui but recalling Northern Qi and Liang: eat from sowing and weave from hemp, a closed gate supplies everything except a salt well, the Ye commander with 800 servants and fifteen coins a head each day, the Nanyang miser's one bronze cup of wine for his son-in-law, marriage as selling daughters and buying wives with silk, Ye households run by women, and Hebei women's weaving judged better than the south's.
- 《安陽隋張盛墓》出版報道(Guangzhou Daily, 7 May 2025, on the publication of the Zhang Sheng tomb volume) — Archaeological news report, not an excavation report: the tomb is securely dated to the early Sui, its occupant Zhang Sheng was a zhenglu jiangjun and zhongsan dafu who lived 93 years across five dynasties, it was excavated in 1959 by the Institute of Archaeology, it holds 192 grave goods including the largest assemblage of Sui pottery figurines and large white porcelain officials and a guardian beast, and only a brief notice appeared in Kaogu 1959 no. 10 before the 2025 volume.




