Le chapitre 119 du Shiji s'intitule 循吏列傳 ; le chapitre 89 du Hanshu s'intitule 循吏傳. Les titres se répondent ; les articles, non. Sima Qian écrit sur cinq hommes de la période des Printemps et Automnes, et pas un seul officier des Han ; Ban Gu écrit sur des officiers depuis la fondation des Han jusqu'à l'empereur Xuan. 循吏 est l'intitulé sous lequel un historien classe une certaine sorte d'homme — une rubrique de l'historien, non un office ni un rang. Aucune des deux pages ne le définit ; ce qu'elles offrent, c'est la description que chacune place en tête.
Deux listes
La liste du Shiji : Sunshu Ao de Chu, Zichan de Zheng, Gongyi Xiu de Lu, Shi She de Chu, Li Li de Jin — tous hommes des Printemps et Automnes. Le chapitre s'ouvre sur une argumentation : 法令所以導民也,刑罰所以禁姦也。文武不備,良民懼然身修者,官未曾亂也。奉職循理,亦可以爲治,何必威嚴哉? — la loi guide le peuple, le châtiment arrête les méchants ; là où le civil et le militaire ne sont pas au complet et où de bonnes gens se corrigent pourtant eux-mêmes, c'est que les officiers n'ont pas été désordonnés ; tenir son office et suivre la raison est aussi une manière de gouverner — pourquoi faudrait-il la sévérité ? C'est son critère de choix, et c'est sa propre voix.
La liste du Hanshu se construit autrement, à l'intérieur d'une histoire. Sa préface part de la fondation, où Xiao et Cao 以寬厚清靜爲天下帥, passe par les règnes de Wen et de Jing, où 循吏如河南守吳公、蜀守文翁之屬,皆謹身帥先,居以廉平,不至於嚴,而民從化, par le règne de Wu, où seuls Dong Zhongshu, Gongsun Hong et Ni Kuan 居官可紀, jusqu'à l'empereur Xuan, qui interrogeait chaque gouverneur qu'il nommait et répondait au bon gouvernement par 璽書勉厲,增秩賜金, si bien que 漢世良吏,於是爲盛. Elle se termine par la liste : 王成、黃霸、朱邑、龔遂、鄭弘、召信臣等,所居民富,所去見思,生有榮號,死見奉祀. Les vies qui suivent sont au nombre de six ; Zheng Hong, nommé dans la préface, n'a pas de vie propre.
Les cinq hommes du Shiji
Sunshu Ao 三得相而不喜……三去相而不悔. Deux épisodes montrent sa méthode. Le roi, jugeant la monnaie trop légère, la fit refrapper plus grande, et les marchés se déréglèrent ; le chef du marché le rapporta, et Sunshu Ao dit 罷,吾今令之復矣 — laissez, je vais la faire rétablir ; cinq jours plus tard, il en parla au roi, et 下令三日而市復如故. Les gens de Chu aimaient les chars bas ; le roi voulait un ordre pour les rehausser, et Sunshu Ao dit 令數下,民不知所從 — trop d'ordres, et le peuple ne sait lequel suivre. Il fit au contraire rehausser les seuils des quartiers, puisque 乘車者皆君子,君子不能數下車 ; les hommes de qualité qui montent en char ne peuvent en descendre à chaque instant, et en un demi-an le peuple rehaussa lui-même ses chars. Dans aucun des deux cas il ne promulgua l'ordre ; il changea le sol sous leurs pas.
Zichan comme ministre de Zheng : 一年,豎子不戲狎,斑白不提挈,僮子不犁畔。二年,市不豫賈。三年,門不夜關,道不拾遺。四年,田器不歸。五年,士無尺籍,喪期不令而治 — année par année : les garçons cessent leurs jeux, les cheveux gris ne portent plus de fardeaux, le marché cesse de fixer les prix, les portes ne se ferment plus la nuit, ce qui est perdu n'est plus ramassé, les outils ne rentrent plus à la maison, et le deuil s'observe sans ordre. Il gouverna Zheng vingt-six ans et mourut, et 丁壯號哭,老人兒啼,曰:「子產去我死乎!民將安歸?」 Le Shiji conduit ses fonctionnaires modèles jusqu'à la mort et aux pleurs.
Les trois autres sont chacun une scène. Gongyi Xiu 奉法循理,無所變更,百官自正, et il refusa un cadeau de poissons : 以嗜魚,故不受也。今爲相,能自給魚;今受魚而免,誰復給我魚者? Comme les femmes de sa maison tissaient bien, il répudia sa femme et brûla le métier, en disant 欲令農士工女安所讎其貨乎. Shi She, parcourant son district, poursuivit un meurtrier et trouva son propre père ; il le laissa partir, se fit lier, et dit 以父立政,不孝也;廢法縱罪,非忠也 ; le roi le gracia, il refusa l'ordre et se coupa la gorge. Li Li 過聽殺人, se fit arrêter et condamner ; le duc dit que la faute était celle d'un subordonné, et Li Li répondit 臣居官爲長,不與吏讓位;受祿爲多,不與下分利, refusa l'ordre et tomba sur son épée. Trois hommes, trois refus : d'un cadeau, d'une grâce, d'une excuse.
Les six du Hanshu
Wen Weng, gouverneur du Shu, 見蜀地辟陋有蠻夷風, choisit une douzaine de clercs habiles, dont Zhang Shu, et 遣詣京師,受業博士 — les envoya à la capitale étudier auprès des érudits ; il bâtit une école à Chengdu, exempta ses élèves de corvée et fit des meilleurs d'entre eux des clercs, jusqu'à ce que 蜀地學於京師者比齊魯焉 et que 至武帝時,乃令天下郡國皆立學校官,自文翁爲之始云. Wang Cheng, chancelier de Jiaodong, déclara 流民自占八萬餘口 — plus de quatre-vingt mille bouches (口) — et fut fait marquis ; plus tard, quand la cour interrogea les comptes, quelqu'un dit que Wang Cheng 僞自增加,以蒙顯賞 — avait gonflé le chiffre pour obtenir la récompense — et 是後俗吏多爲虛名云. L'éloge et la dénonciation tiennent dans la même vie.
Huang Ba, lui, 獨用寬和爲名 — il ne se fit un nom que par la douceur. Gouverneur de Yingchuan, il fit entretenir des poulets et des porcs dans les relais et les bureaux de village 以贍鰥寡貧窮者 ; un clerc qui mangeait au bord de la route eut sa viande volée par une corneille, et quand le clerc revint, Huang Ba le salua de 甚苦!食於道旁乃爲烏所盜肉 — rude besogne, et les corneilles t'ont volé ta viande au bord du chemin — après quoi 所問豪氂不敢有所隱. Son gouvernement 戶口歲增,治爲天下第一, et il reçut un marquisat et cent jin (斤) d'or ; mais comme chancelier 風采不及丙、魏、于定國,功名損於治郡 — la page consigne aussi ce déclin.
Zhu Yi, jeune, fut officier de village à Tongxiang, 廉平不苛……未嘗笞辱人 ; devenu grand ministre de l'Agriculture (大司農), il 居處儉節,祿賜以共九族鄉黨,家亡餘財. Mourant, il dit à son fils 我故爲桐鄉吏,其民愛我,必葬我桐鄉。後世子孫奉嘗我,不如桐鄉民, et le peuple 共爲邑起冢立祠. Zhao Xinchen, gouverneur de Nanyang, 好爲民興利, ouvrit des canaux et bâtit 水門提閼凡數十處, irriguant jusqu'à trente mille qing (頃), et 爲民作均水約束,刻石立於田畔,以防分爭 ; le peuple l'appela 召父 — Père Zhao.
Gong Sui servit le roi de Changyi comme chef de la garde et 面刺王過 — il reprenait le roi en face —, si bien que le roi 掩耳起走 — se bouchait les oreilles et s'en allait — et disait 郎中令善媿人. Quand le roi fut déposé au bout de vingt-sept jours, plus de deux cents de ses officiers furent exécutés, et seuls Gong Sui et le commandant Wang Yang 以數諫爭得減死,髡爲城旦. Envoyé plus tard dans la commanderie affamée et rebelle de Bohai, il dit 治亂民猶治亂繩,不可急也 et demanda 無拘臣以文法 ; il proclama que 諸持鉏鉤田器者皆爲良民,吏無得問,持兵者乃爲盜賊, et entra seul à cheval dans le chef-lieu de la commanderie. Il enseigna ensuite aux gens à cultiver : 令口種一樹榆、百本薤、五十本蔥、一畦韭,家二母彘、五雞, et à ceux qui portaient l'épée il fit 賣劍買牛,賣刀買犢 — vendre l'épée pour acheter un bœuf, vendre le couteau pour acheter un veau — en demandant 何爲帶牛佩犢.
Deux fins
Le Shiji se termine par un 太史公曰 qui donne une ligne à chacun : 孫叔敖出一言,郢市復。子產病死,鄭民號哭。公儀子見好布而家婦逐。石奢縱父而死,楚昭名立。李離過殺而伏劍,晉文以正國法. Le Hanshu n'a pas de verdict personnel à la fin ; son jugement tient dans la préface, dans 所居民富,所去見思,生有榮號,死見奉祀,此廩廩庶幾德讓君子之遺風矣, et dans le dispositif d'éloges décrit avant elle. Un chapitre confirme au bord de la tombe ; l'autre pose une norme au seuil.
Ce qu'aucune des deux pages ne donne
Aucune des deux pages ne donne la définition de 循吏, ni le nombre, ni les critères d'inclusion, ni les traitements, ni la manière dont ils étaient évalués ; ni l'une ni l'autre ne donne leurs familles. Les choix diffèrent : le Shiji donne une vie à chaque homme et aucun officier des Han, le Hanshu construit une préface puis des vies d'officiers des Han. Ce qu'on peut dire est exact : cinq noms d'un côté, six de l'autre, et une norme énoncée en tête de chaque chapitre. Aucune théorie générale du fonctionnaire honnête n'est proposée ici, et aucun langage moderne du gouvernement ne leur est appliqué : ce que donnent les deux pages, c'est de l'écriture, non une institution : des noms, des épisodes, et deux manières différentes de les louer.
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Sources et lectures complémentaires
- 《史记》卷一百一十九·循吏列传(西汉司马迁撰;维基文库本,页面白文无注,未与中华书局点校本复核) — Sima Qian's chapter: the opening 太史公曰 on law and punishment — 'law is what guides the people, punishment what stops wickedness… to hold office and follow principle is also a way to govern; why must it be severity?'; then five men, all of the Spring and Autumn period and none of them Han — Sunshu Ao of Chu (who had the coinage restored and the low carriages raised by teaching the wards to raise their thresholds), Zichan of Zheng (the year-by-year effects of his rule and the wailing at his death), Gongyi Xiu of Lu (who refused a gift of fish and dismissed his wife for weaving well), Shi She of Chu (who let his father go and cut his own throat), and Li Li of Jin (who judged a case wrongly and took the death he had wrongly imposed). The chapter closes with a 太史公曰 giving each man one line.
- 《汉书》卷八十九·循吏传(东汉班固撰;维基文库本,页面白文无注,未与中华书局点校本复核) — Ban Gu's chapter, a different article: a long preface running from the Han founding through Emperors Wen and Jing (Wu Gong of Henan, Wen Weng of Shu), Emperor Wu (Dong Zhongshu, Gongsun Hong, Ni Kuan), and Emperor Xuan's personal scrutiny of governors and his edicts of praise, rank and gold, ending with the list of good officials 'who enriched the people where they governed and were missed where they left'; then lives of Wen Weng (who sent clerks to study in the capital and founded the first commandery school), Wang Cheng (whose eight myriad returned refugees earned a marquisate, and of whom it was later said he had inflated the figure), Huang Ba (the sparrows and the stolen meat, the deaf clerk he refused to dismiss, the first place in the empire, and the lesser fame of his chancellorship), Zhu Yi (who asked to be buried in Tongxiang), Gong Sui (who sold swords for oxen in Bohai) and Zhao Xinchen (who opened irrigation channels, set up water gates, had a water-sharing agreement carved in stone, and was called 'Father Zhao').




