La biographie de Chen Qun (陳羣) dans les Chroniques des Trois Royaumes est une longue suite de charges et de promotions. Au milieu, entre un marquisat et la promotion suivante, se tient une clause : « lorsqu’il prit le siège de roi, il inféoda Qun comme marquis de Changwu ting et le transféra comme directeur du secrétariat. La loi des neuf grades pour nommer les hommes fut faite — ce fut Qun qui l’établit » (及即王位,封羣昌武亭侯,徙爲尚書。制九品官人之法,羣所建也). La biographie ne dit ni combien il y avait de grades, ni qui les attribuait, ni comment un homme entrait dans l’un d’eux. Elle n’emploie jamais une seule fois le mot 中正, « rectificateur ».
Une ligne dans une carrière
Lu à sa place, la clause est une ligne de carrière : après que Cao Pi devient roi de Wei, fait de Chen Qun un marquis et un directeur, et avant que le même Cao Pi, désormais empereur, ne l’élève encore. La date n’y est pas. Le recueil Tang Tongdian (通典) en fournit une, avec un motif : « la première année de Yankang, Chen Qun, ministre du personnel, parce que la sélection de la cour n’épuisait pas les talents, établit alors la loi des neuf grades » (延康元年,吏部尚書陳群以天朝選用不盡人才,乃立「九品官人之法」). Le même passage campe d’abord une scène : « quand l’empereur Wen de Wei était roi de Wei, les trois côtés se dressaient l’un contre l’autre, la gentry s’était dispersée, les quatre sortes de gens étaient mêlées, et il n’y avait aucun moyen de vérifier » (三方鼎立,士流播遷,四人錯雜,詳覈無所). Yankang 1 correspond, selon le comput courant, à 220 ap. J.-C.
C’est tout ce que la tradition Wei enregistre, et le compilateur Tang le dit lui-même. Sa note finit sur : « en remontant à la racine, le Wei zhi de Chen Shou en parle trop brièvement, c’est pourquoi je l’ai argumenté en détail » (討其根本,陳壽魏志言之太略,故詳辯之也). Ce que le Tongdian fournit ensuite n’est donc pas un statut retrouvé. C’est une reconstruction faite des siècles plus tard à partir de matériaux non nommés, et il faut la citer avec cette étiquette. Les neuf grades ne sont nommés sur aucune des trois pages ; la note Tang dit seulement que les hommes furent « fixés en neuf catégories » (定為九等).
Les quatre phrases d’une procédure
L’exposé du Tongdian est presque absurdement compact. « Chaque province et commanderie établit un rectificateur, pour fixer sa sélection ; on choisit des hommes de la province ou de la commanderie dignes et doués de discernement pour le faire ; on distingua les hommes et on les classa haut ou bas » (州郡皆置中正,以定其選,擇州郡之賢有識鑒者為之,區別人物,第其高下). Une règle suit aussitôt : « une commanderie de cent mille bouches ou plus examinait et recommandait un homme par an ; là où il y avait un talent exceptionnel, la population ne devait pas être une limite » (郡口十萬以上,歲察一人,其有秀異,不拘戶口). Quatre clauses ; la population et le nombre d’hommes sont les seuls chiffres.
La note du compilateur ajoute ce qu’un statut devrait avoir : des rectificateurs à trois niveaux, un rang « fixé en neuf catégories » (定為九等), et une échelle qui allait dans les deux sens : « parfois élevé du cinquième au quatrième, du sixième au cinquième ; parfois abaissé du cinquième au sixième, du sixième au septième » (或以五升四,以六升五……或自五退六,自六退七). Elle les juge aussi : « il pouvait connaître la position d’une famille, et ne jugeait plus si un homme était digne ou sot » (唯能知其閥閱,非復辨其賢愚) — verdict du compilateur, non d’un document Wei. Sur les Jin, elle ajoute que lorsque le ministère du personnel nommait un homme, il « devait faire descendre la demande au rectificateur, en demandant la résidence de l’homme et les charges de son père et de son grand-père » (必下中正,徵其人居及父祖官名).
Trois difficultés et huit maux
L’homme qui l’attaqua n’en fut pas une victime. Liu Yi (劉毅), natif de Ye dans le Donglai, fit carrière en pesant les hommes : comme officier de commanderie, il « écarta plus de cent scribes » ; quand son supérieur bloqua une mise en accusation, il jeta son insigne et sortit. Sous l’empereur Wu des Jin, il atteignit le poste de directeur assistant de gauche du secrétariat. Le Livre des Jin introduit le mémoire par une phrase propre : « Yi tenait que les neuf grades, tels que Wei les avait établis, étaient une mesure provisoire du temps, dont on n’avait pas vu qu’elle obtînt les hommes qu’il fallait, et qu’ils avaient huit maux ; il soumit alors un mémoire » (毅以魏立九品,權時之制,未見得人,而有八損,乃上疏曰). C’est le résumé de l’historien, non une phrase du mémoire.
Il part de la difficulté de connaître, non de la corruption : « le talent officiel a trois difficultés, d’où viennent à la fois l’essor et la chute : les hommes sont difficiles à connaître, un ; les goûts et les dégoûts difficiles à garder, deux ; le vrai et le faux difficiles à distinguer, trois » (人物難知,一也;愛憎難防,二也;情偽難明,三也). Ce n’est qu’ensuite qu’il en vient à la charge : « maintenant on établit des rectificateurs et l’on fixe les neuf grades ; le haut et le bas gisent à leur gré, l’honneur et le déshonneur sont dans leurs mains ; ils manient la crainte et la faveur du maître et ôtent à la cour son pouvoir » (今立中正,定九品,高下任意,榮辱在手。操人主之威福,奪天朝之權勢).
Le corps du mémoire est un compte numéroté, du « mal au gouvernement, premier » au « huitième ». Le premier est la faction : le rectificateur « ne raffine pas sur le talent réel mais s’appuie sur le profit de parti », si bien que « le haut et le bas suivent la force, le vrai et le faux suivent l’amour et la haine » (高下逐強弱,是非由愛憎) — et de là vient la phrase qui lui a survécu : « ainsi les grades supérieurs ne contiennent aucune famille pauvre, les grades inférieurs aucun clan puissant » (是以上品無寒門,下品無勢族). Le Tongdian, le citant des siècles plus tard, a d’autres mots dans l’autre ordre : « les grades inférieurs ne contiennent aucune haute porte, les grades supérieurs aucun lettré pauvre » (下品無高門,上品無寒士). Les deux sont imprimés ici ; ils ne sont pas réconciliés. Les autres sont procéduraux — nulle peine pour un jugement erroné, nul ancien de village pour consigner la conduite, le grade et l’appréciation « s’entravant l’un l’autre » (品狀相妨) — et il résume d’un distique : « la charge s’appelle rectificateur, et c’est en fait une maison de scélérats ; le système s’appelle neuf grades, et il a huit maux » (雖職名中正,實為奸府;事名九品,而有八損), demandant que les deux soient abolis : « renvoyez les rectificateurs, abolissez les neuf grades, jetez la loi défectueuse de Wei et établissez un beau système » (宜罷中正,除九品,棄魏氏之弊法,立一代之美制).
Un bon édit, aucun changement
La réponse tient en quatre caractères et une suite : « le mémoire fut soumis ; un bon édit y répondit » (疏奏,優詔答之). D’autres furent d’accord : « ensuite le ministre des travaux Wei Guan et d’autres soumirent conjointement qu’il fallait réduire les neuf grades et restaurer l’ancienne discussion de village et la recommandation locale » (後司空衛瓘等亦共表宜省九品,復古鄉議里選). Le résultat tient en une ligne : « l’empereur finalement ne le mit pas en pratique » (帝竟不施行). Aucune des deux pages ne nomme un grade, une charge ou une règle que le mémoire aurait changés ; aucune ne le date.
Le critique au fauteuil
Ce que les pages consignent, c’est ce que devint le critique. Le Livre des Jin le fait se retirer à soixante-dix avec le titre de grand maître de la lumière ; puis le ministre des travaux proposa Liu Yi comme grand rectificateur de Qingzhou, le secrétariat objecta qu’un homme qui avait rendu sa voiture ne devait pas être importuné de détails, et le chancelier de Chenliu, Sun Yin, soutint qu’il ne fallait pas l’épargner. Résultat : « à partir du deuxième grade et au-dessus, Qingzhou prit sa norme de Yi » (於是青州自二品已上憑毅取正). Et ensuite : « ainsi Yi devint finalement l’arbitre provincial ; il pesa et mit en ordre le flot des hommes, distingua le clair du trouble, et ses mises en accusation et rétrogradations commencèrent par les proches des grands et des nobles » (由是毅遂為州都,銓正人流,清濁區別,其所彈貶,自親貴者始).
Trois textes, donc. Une biographie qui donne à l’institution un fondateur et une clause. Un manuel Tang qui lui donne une procédure et un verdict. Un mémoire qui lui donne un acte d’accusation, avec l’accusé nommé. Onze caractères la fondèrent ; huit articles l’attaquèrent ; la réponse fut un bon édit. Comment les grades s’appelaient, qui nommait un rectificateur, comment un grade s’attachait à une charge — rien de tout cela n’est dans les pages, et elles ne s’accordent même pas sur la façon dont court la phrase célèbre. Ce qu’elles consignent, c’est un homme qui appela la charge une maison de scélérats et qui plus tard s’y assit.
À lire aussi:Un homme par unité : comment les Han firent recommander leurs commanderies · Le bassin de Hedong : le sel des Wei du Nord, ses offices et ses interdictions · Le prix du doute : cinq peines dans le Lü Xing
Sources et lectures complémentaires
- 《三国志》卷二十二·魏书·陈群传(晋陈寿撰;维基文库本,未与中华书局点校本复核) — The only notice of the institution in the Wei record: after Cao Pi took the king's seat, enfeoffed Chen Qun as marquis of Changwu ting and moved him to director of the secretariat, 'the law of nine grades for appointing men was made — Qun established it'. The page gives no grades, no procedure, and never uses the word zhongzheng (rectifier).
- 《通典》卷十四·选举二·历代制中(唐杜佑撰;维基文库录文,页面自标 textquality 25%,未与点校本复核) — A Tang compendium's account: in the first year of Yankang Chen Qun, minister of personnel, finding the court's selection did not exhaust talent, established the nine-grade method; every province and commandery set up a rectifier, chosen from the worthy and discerning, to distinguish men and rank them high or low; a commandery of 100,000 mouths recommended one man a year, outstanding talent not limited by population. The compiler's own note adds rectifiers at three levels, a rank fixed at nine grades, promotions and demotions between grades, the verdict that they knew only family standing, and the Jin rule that the ministry of personnel must ask the rectifier for a man's residence and his father's and grandfather's offices; it also says Chen Shou's Wei zhi was 'too brief', which is why he argues the matter in detail.
- 《晋书》卷四十五·刘毅传(唐房玄龄等撰;维基文库本,未与中华书局点校本复核) — Liu Yi's memorial against the nine grades: official talent has three difficulties — men hard to know, likes and dislikes hard to guard against, true and false hard to distinguish; eight numbered harms, among them 'the upper grades contain no poor households, the lower grades no powerful clans', 'the office is named rectifier but is in fact a house of villains'; he asks that both be abolished. 'The memorial was submitted; a fine edict answered it… the emperor in the end did not put it into practice.' Later the minister of works nominates Liu Yi as grand rectifier of Qingzhou, and he becomes the provincial arbiter, his impeachments beginning with the relatives of the great.




