À la fin des Royaumes combattants, un scribe s'assied dans un bureau de district du Qin et rédige un rapport sur la pluie. Selon les Tianlü(田律, les Statuts des champs)du Qin, chaque averse, chaque champ de millet monté en épi, chaque parcelle nouvellement défrichée, chaque récolte endommagée devait faire l'objet d'une déclaration écrite, avec le nombre de qing(顷, environ cent mu)concernés. Les districts proches envoyaient un coureur porter le document ; les lointains passaient par la poste ; l'échéance était la fin du huitième mois. Voilà ce qu'était, sur le papier, le « paysan enregistré »(编户农民) : l'État tenait une comptabilité écrite du temps qu'il faisait sur chaque champ. Aucun rapport réel ne survit ; ce qui survit, c'est la loi qui exige le rapport — et dans une archive, c'est précisément là l'essentiel. On connaît ces textes par une tombe de Shuihudi(睡虎地), à Yunmeng(云梦), dans le Hubei, ensevelie au IIIe siècle av. J.-C..

Pluie, épis de millet et compte des parcelles

Les Tianlü sont d'une précision presque pointilleuse. Quand la pluie est tombée et que le millet est en épi, le rapport écrit doit indiquer combien de qing de céréales ont reçu la pluie, combien de qing de millet sont en épi, et combien de qing ont été défrichés sans être ensemencés. Si la pluie tombe après la levée de la culture, il faut dire combien il en est tombé et combien de qing en ont profité. Sécheresse, tempêtes, inondations, sauterelles et tout autre fléau qui abîme la récolte se déclarent aussi en qing. Même l'acheminement est prévu : des coureurs rapides pour les districts proches, la poste pour les lointains, le tout arrivé avant la fin du huitième mois. L'unité qui compte, c'est le qing — non pas le foyer, non pas la personne, mais la terre que l'État avait mesurée. Les unités restent ordinaires : un qing vaut cent mu, et le mu n'est pas converti en mètres carrés ici, parce que la loi donne une proportion, non une surface d'aujourd'hui.

Le fourrage sur la terre allouée

Une fois la terre inscrite, la levée suit. Le même statut fixe le fourrage : 入顷刍稾,以其受田之数,无垦不垦,顷入刍三石、稾二石 — « Pour chaque qing, on livre fourrage et paille selon les terres allouées(shou tian zhi shu, 受田之数) ; que la terre soit défrichée ou non, chaque qing livre trois shi(石, mesure de capacité)de fourrage et deux shi de paille. » Un qing valait environ cent mu ; la quantité de terre réellement reçue par chaque foyer n'est pas dite dans ce statut, et cet article n'invente pas de chiffre — les « cent mu » de Mengzi(孟子, Mencius)relèvent d'un autre raisonnement, exposé plus bas. Les quatre caractères 受田之数 sont la charnière : ils supposent que l'État tenait un registre de ce que chaque foyer devait recevoir et devait livrer. La levée est en nature, fourrage et paille, le type de prélèvement qu'un État perçoit quand il a plus besoin de fourrage que de monnaie ; le registre avait donc deux faces à la fois, ce que la terre produisait et ce que le foyer devait pour elle.

Le bailli qui surveille le village

Ceux qui appliquent tout cela sont des agents de niveau villageois. Un autre article des Statuts des champs dit : 百姓居田舍者毋敢酤酒,田啬夫、部佐谨禁御之,有不从令者有罪 — « Les gens du peuple qui habitent aux champs n'osent vendre du vin ; le bailli des champs(tian sefu, 田啬夫) et l'assistant de circonscription(bu zuo, 部佐) doivent l'interdire avec soin ; ceux qui n'obéissent pas à l'ordre sont coupables. » La vente du vin dans un hameau agricole relevait donc des statuts, ce qui indique où s'exerçait réellement le contrôle : non pas à la cour, mais au village, devant les gens qu'on comptait. Combien de foyers couvrait un bailli, comment se répartissait la garde, le dossier ne le dit pas. Ce que la clause montre, c'est la portée du registre : un État qui comptait les champs avait aussi un avis sur la jarre de vin du village.

La corvée à l'heure près

Au-delà des champs, il y a le travail. Les Yaolü(徭律, les Statuts de la corvée)échelonnent les peines : quand le pouvoir central convoque des hommes et que l'un ne part pas, l'amende est de deux armures(二甲) ; trois à cinq jours de retard, une réprimande ; six à dix jours, un bouclier(一盾) ; plus de dix jours, une armure(一甲). L'armure et le bouclier sont des biens ; leur conversion en monnaie n'est pas documentée, et l'article ne la tente pas. Les travaux publics avaient même une garantie : les hommes levés pour bâtir le rempart d'une ville devaient le faire 令嫴堵卒岁 — « garantir que la muraille tienne l'année » ; si elle s'écroulait dans l'année, le responsable des travaux et les notables en charge étaient en faute, les corvéables rebâtissaient le mur, et cette reprise ne comptait pas comme corvée. Ce que montre cet escalier de peines, c'est que l'État avait mis un prix sur le temps : quelques jours de retard coûtaient une réprimande, dix jours une armure, et le barème était écrit pour être appliqué sans discussion.

Mencius dessine une autre campagne

Dans les mêmes Royaumes combattants, Mencius propose une autre image. Dans l'État de Teng(滕), il décrit le champ en puits : 方里而井,井九百亩,其中为公田。八家皆私百亩,同养公田。公事毕,然后敢治私事 — « Un li carré forme un puits ; le puits compte neuf cents mu, dont cent au milieu constituent le champ public. Huit familles détiennent chacune cent mu en privé et cultivent ensemble le champ public ; le travail public une fois achevé, elles osent alors s'occuper de leurs propres affaires. » Il ajoute que « 有恒产者有恒心 » — « qui a un bien constant a un cœur constant » —, faisant de la terre le fondement du bon gouvernement. L'arithmétique est nette : huit foyers de cent mu font huit cents, plus les cent du milieu, exactement les neuf cents du puits — un champ sur neuf, un neuvième, est public. C'est une proposition, un plan, défendu à Teng ; ce n'est pas ce que faisait le Qin. Côte à côte, les deux images donnent deux campagnes : la loi demande comment l'État tient ses comptes, le philosophe ce que l'État devrait donner.

La frontière entre ce qui est documenté et ce qui manque est nette. Ce qui est documenté : dans le Qin de la fin des Royaumes combattants, la pluie, les dégâts aux cultures et les défrichements se déclaraient par qing ; le fourrage était levé sur les terres allouées ; le retard de corvée se punissait en armures et en boucliers ; les murs publics portaient une garantie d'un an. Le support était le document écrit ; les hommes, des baillis de village. Ce qui manque est bien plus vaste : comment on dressait les registres de foyers(户籍) et comment on organisait les groupes de cinq et de dix foyers(什伍), cela relève de chapitres de loi que la note de recherche n'a pas pu vérifier clause par clause ; ces points restent marqués « à vérifier » ; si les chiffres déclarés étaient exacts et qui les contrôlait, le dossier ne le dit pas ; si les six autres royaumes faisaient de même, aucun matériau ne permet de le dire — c'est le système qin, et lui seul ; et le poids réel d'une amende en armure ne se convertit pas en monnaie d'aujourd'hui. Dans cette archive, le paysan enregistré n'est pas une personne avec une histoire : c'est un nombre de qing, une quantité de fourrage, une date à laquelle il devait être là. Reste une question très simple : ces rapports sur la pluie et les qing, une fois arrivés au bureau de district, qui les lisait ?

Sources et lectures complémentaires

  1. 睡虎地秦简《秦律十八种·田律》 — 雨、秀粟、垦田、灾伤按顷数书面上报,近县轻足送、远县邮行,尽八月;「入顷刍稾,以其受田之数」,顷入刍三石、稾二石;田舍百姓毋敢酤酒,田啬夫、部佐禁御
  2. 睡虎地秦简《秦律十八种·徭律》 — 御中发征乏弗行赀二甲;失期三日到五日谇,六日到旬赀一盾,过旬赀一甲;兴徒为邑中功者令嫴堵卒岁,未卒堵坏则主事者有罪、役徒复垣且不计为徭
  3. 《孟子·滕文公上》 — 井田「方里而井,井九百亩,其中为公田,八家皆私百亩,同养公田」;「有恒产者有恒心」;属主张与蓝图,非秦制实录