Là où le fleuve Jing(泾水)sort des montagnes, il fait un coude. La prise d'eau du Zhengguo qu(郑国渠)se trouve sur la rive est, à un endroit que les deux histoires des Han appellent Hukou(瓠口), « bouche de gourde ». Le Shiji(《史记》)en donne le tracé d'une seule phrase : « 凿泾水自中山西邸瓠口为渠,并北山,东注洛,三百余里。 » — creuser la rivière Jing depuis l'ouest des monts Zhongshan(中山)jusqu'à Hukou pour y faire un canal, longer le pied des monts du Nord, puis vers l'est verser dans la Luo(洛水), sur plus de trois cents li(里). Une phrase, et tout l'ouvrage y est. Au nord du fleuve, le terrain monte en une longue terrasse de terre pâle : c'est la « terre salée et alcaline » dont parlent les textes. Et ce canal porte le nom d'un homme qui avait été envoyé pour le faire échouer.
Le stratagème pour épuiser Qin
Le voisin oriental de Qin(秦)était l'État de Han(韩国). Les histoires des Han donnent son calcul : « 韩闻秦之好兴事,欲罢之,毋令东伐 » — Han, apprenant que Qin aimait lancer de grands travaux, voulut l'épuiser en corvées et l'empêcher de marcher vers l'est ; il envoya donc un ingénieur des eaux, Zheng Guo(郑国), persuader Qin de creuser un canal. Le chantier démarra. « 中作而觉 » : à mi-chemin, la ruse fut découverte, et Qin voulut le tuer. La réponse de Zheng Guo est le pivot de toute l'affaire : « 始臣为间,然渠成亦秦之利也。 » — au départ je suis venu comme espion, mais une fois le canal achevé, ce sera aussi à l'avantage de Qin. Qin trouva cela raisonnable et le laissa terminer.
Les deux livres racontent presque la même chose, à une phrase près. Le Shiji n'a que la phrase ci-dessus ; le Hanshu(《汉书》)en ajoute une autre : « 臣为韩延数岁之命,而为秦建万世之功。 » — j'ai prolongé de quelques années la vie de Han, et bâti pour Qin une œuvre de dix mille générations. Telle est la manière des deux histoires : l'une est des Han occidentaux, l'autre des Han orientaux, et ni l'une ni l'autre n'est un document d'époque Qin. Que Zheng Guo ait réellement dit cela, nul ne peut le vérifier : l'histoire elle-même est déjà un texte. Et après l'achèvement du canal, mis à son nom, les deux livres ne disent plus rien de lui — pas de charge, pas de récompense, pas de mort. Il est devenu un nom de canal.
Ce que le canal aurait fait
Le Shiji dit, à l'achèvement : « 用注填阏之水,溉泽卤之地四万余顷,收皆亩一钟。于是关中为沃野,无凶年,秦以富彊,卒并诸侯,因命曰郑国渠。 » — on y amena des eaux qui comblent et obstruent pour irriguer plus de quarante mille qing(顷)de terres salées ; la récolte fut partout d'un zhong(钟)par mu(亩). Alors, à l'intérieur des passes, la terre devint une plaine fertile, il n'y eut plus de mauvaise année, Qin s'enrichit et devint puissant, et finit par annexer les seigneuries ; c'est pourquoi on l'appela le canal de Zheng Guo. Quant aux deux mots « combler et obstruer » : le limon de l'eau remblaie les bas-fonds et y étouffe le sel — c'est l'explication que les modernes donnent de l'irrigation par les eaux limoneuses.
Ces chiffres sont des chiffres han. Aucun document de l'époque Qin ne permet de les contrôler, et l'on ne peut pas davantage les convertir en hectares ni en kilos d'aujourd'hui : le zhong est une unité de capacité, et cet article le laisse telle quelle. La seule chose vérifiable est le repère que le Hanshu se donne à lui-même : de l'ouverture du canal de Zheng Guo à la sixième année de l'ère Yuanding(元鼎), en 111 av. J.-C., il y a « 百三十六岁 », cent trente-six ans. Qui veut une date peut la calculer ; cet article se borne à recopier les deux extrémités que donne le livre.
Il vaut la peine de regarder où ces deux passages sont conservés : dans les chapitres consacrés à l'eau — le Hequ shu(《河渠书》, « Livre des fleuves et des canaux »)de Sima Qian(司马迁), le Gouxu zhi(《沟洫志》, « Traité des fossés et des rigoles »)de Ban Gu(班固)— et non dans une histoire de Qin. Sima Qian termine son chapitre par une phrase de lui : « 甚哉,水之为利害也! » — qu'ils sont grands, les bienfaits et les méfaits de l'eau ! Il raconte qu'il a porté lui-même des fagots de bois pour colmater la brèche du fleuve Jaune à Huzi(瓠子), et que c'est en pleurant le chant de Huzi qu'il a écrit ce chapitre. Si l'espion et son canal ont survécu, c'est qu'un livre sur l'eau avait besoin d'un exemple montrant ce qu'un canal peut faire.
Pourquoi une eau trouble est une bonne eau
L'eau que prend ce canal est trouble. Le Jing charrie du lœss, et le chant que le Hanshu rapporte à propos du Bai qu(白渠)en dit la raison mieux que n'importe quel traité d'agronomie : « 田于何所?池阳、谷口。郑国在前,白渠起后。举臿为云,决渠为雨。泾水一石,其泥数斗。且溉且粪,长我禾黍。衣食京师,亿万之口。 » — où sont les champs ? À Chiyang(池阳)et à Gukou(谷口). Zheng Guo passe devant, le canal Bai vient après. Les pelles levées font un nuage, les canaux ouverts font la pluie. Dans un shi d'eau du Jing, plusieurs dou de vase : elle irrigue et elle fertilise, elle fait grandir mon millet et mon blé. Nourriture et vêtement pour la capitale, pour des myriades de bouches. Le limon est l'engrais, l'eau n'est que le porteur.
Le procédé fut repris. La deuxième année Taishi(太始), en 95 av. J.-C., un grand officier de Zhao, Bai Gong(白公), demanda un second canal, toujours sur le Jing : il part de Gukou, aboutit à Yueyang(栎阳), se jette dans la Wei(渭水), long de deux cents li, et irrigue plus de quatre mille cinq cents qing. Ce chiffre et les quarante mille qing du canal de Zheng Guo sortent du même chapitre, et la différence entre eux n'est expliquée nulle part. Plus tôt, la sixième année de l'ère Yuanding, en 111 av. J.-C., Ni Kuan(倪宽, écrit 兒宽 dans le Hanshu)demanda de creuser le Liufu qu(六辅渠)« 以益溉郑国傍高卬之田 » — pour irriguer en plus les champs hauts, les gao ang(高卬), qui bordent le canal de Zheng Guo. L'intention est précise : aller chercher les terres en hauteur, ce qui veut dire que le canal d'origine ne les avait pas toutes desservies.
La prise d'eau, vingt-trois siècles plus tard
La prise d'eau est toujours là. Selon une visite du Huashang Bao(《华商报》)en 2025, des vestiges de terre battue subsistent sur la terrasse de lœss près de Wangqiao(王桥镇), à Jingyang(泾阳); le long de la rive est du Jing s'alignent, tronçon par tronçon, les prises d'eau des dynasties successives : le canal Bai des Han, le Fengli(丰利渠)des Song, le Wang Yushi(王御史渠)des Yuan, le Guanghui(广惠渠)des Ming, le Longdong(龙洞渠)des Qing, et le Jinghui(泾惠渠)achevé en 1932. En 2016, le site a été inscrit au patrimoine mondial de l'irrigation. Le reportage reprend aussi l'explication des ingénieurs : à la sortie des montagnes, le lit s'élargit en une grande courbe en S, le courant le plus rapide frappe la rive concave, et c'est là que la prise fut percée ; les sables les plus lourds, poussés par la circulation transversale vers la rive convexe, entrent moins dans le canal. C'est une description de l'état du site, non un relevé de l'ouvrage d'époque Qin.
Les chiffres modernes du reportage doivent être marqués comme tels : environ quatre-vingts mètres de dénivelé entre les deux extrémités de la ligne, une pente moyenne d'environ 0,6 pour mille ; un niveau du Jing inférieur d'une vingtaine de mètres à la base du canal, quinze mètres lors de la mesure de 1974 ; une prise d'eau sans cesse remontée vers l'amont, si bien que le Jinghui actuel se trouve en amont d'environ 4,95 kilomètres de la prise du canal de Zheng Guo ; et, selon l'estimation de certains spécialistes, une baisse du niveau de l'eau de 0,7 à 0,9 centimètre par an. Ces nombres décrivent un canal qui, pendant plus de deux mille ans, s'est ensablé, s'est encaissé et a été rouvert — non un relevé de l'époque Qin. Selon le même reportage, l'Académie d'archéologie du Shaanxi(陕西)a commencé en 2025 des fouilles officielles ; le rapport n'est pas encore paru.
Trois matériaux, trois lignes
Ainsi ce canal vit dans trois matériaux qui ne coïncident pas. Le premier est le récit han : un espion, une réplique, un État devenu riche. Le deuxième, les chiffres han : plus de trois cents li, plus de quarante mille qing, un zhong par mu. Le troisième, le sol : un lit comblé de limon, des berges de terre battue, une prise qui a reculé vers l'amont à mesure que la rivière s'encaissait. Les deux premiers sont des livres écrits des siècles après les faits ; le troisième n'est pas encore publié. La prise d'eau est encore dans le lœss, le rapport est encore à venir — et l'on continue de creuser.
Sources et lectures complémentaires
- 司马迁《史记》卷二十九·河渠书(西汉;维基文库) — Han 'heard that Qin liked to start great works, and wished to exhaust it'; sent the hydraulic engineer Zheng Guo to talk Qin into a canal from the Zhongshan hills at Hukou, along the north hills east to the Luo, more than three hundred li. Halfway through the deception was discovered; Zheng Guo: 'At first I came as a spy, but when the canal is done it will also be to Qin's advantage.' More than forty thousand qing of saline land watered; one zhong per mu; within the passes rich land, no bad years; Qin strong and rich, annexed the other states; the canal named after him.
- 班固《汉书》卷二十九·沟洫志(东汉;维基文库) — Same story with one added sentence: 'I have prolonged Han's life a few years, and built Qin a work of ten thousand generations.' Chronological anchor: from the opening of the Zheng Guo Canal to the sixth year of Yuanding was a hundred and thirty-six years; the Liufu Canal of 111 BC was cut 'to water the high fields beside the Zheng Guo Canal'. The Bai Canal of Taishi 2 (95 BC): two hundred li, four thousand five hundred-odd qing, and the song 'in a shi of Jing water several dou of mud; it irrigates and it manures'.
- 〈探郑国渠遗址 寻千年水脉〉,《华商报》2025-05-09(人民日报客户端转载,记者陈团结) — Site visit, not an excavation report. Intake remains at Hukou on the east bank; successive canal heads (Han Bai, Song Fengli, Yuan Wang Yushi, Ming Guanghui, Qing Longdong, Jinghui 1932) lie along the same bank; listed as a World Heritage Irrigation Structure in 2016; reporter's and engineers' figures: about 80 m of fall, 0.6 per mille gradient, river bed some 20 m below the old canal base, intake moved up about 4.95 km, water level falling 0.7–0.9 cm a year; the Shaanxi Academy of Archaeology began formal excavation in 2025, no report yet. The article's ranking phrases and its 'five years later Qin attacked Han' timeline are not used here.




